Pour moi, il existe deux façons de se dépasser : le dépassement physique et le dépassement mental.
Aujourd'hui, j'ai réussi à réunir les deux dans un projet qui me tient à cœur depuis plusieurs années.
Pour remettre un peu de contexte, je suis grimpeur et j'aime toucher à toutes les disciplines : grande voie, bloc, couenne, escalade traditionnelle... Mon objectif a toujours été de devenir le grimpeur le plus polyvalent possible.
Pourtant, depuis maintenant quatre ans, une discipline résistait à ma progression : la couenne.
Depuis quatre ans, je stagnais au niveau 8b. J'en ai pourtant enchaîné huit, dans des falaises toutes plus belles les unes que les autres. Mais impossible d'aller chercher la cotation supérieure.
Avec le recul, je pense que cette stagnation s'expliquait par deux raisons.
La première est simple : je ne suis pas un grand passionné du travail de voie. Faire plusieurs heures de route pour essayer une seule ligne, répéter les mêmes mouvements encore et encore alors qu'il y a tant d'autres voies à grimper... ce n'est pas ce qui me motive le plus.
La deuxième raison est plus profonde : le mental.
Essayer une voie largement au-dessus de son niveau, c'est accepter l'échec. Au début, on tombe partout. On arrive à peine à faire les mouvements. On se dit : « Je n'y arriverai jamais. » Et c'est exactement à ce moment-là que, pendant des années, j'abandonnais pour retourner dans ma zone de confort, sur des voies que je savais pouvoir réussir.
Cette fois, il fallait changer.
J'ai dû apprendre à lutter contre cette envie d'abandonner. Et, honnêtement, je n'y serais jamais arrivé seul.
Après des heures de discussions, les copains m'ont aidé à voir les choses autrement. Ils m'ont appris que tomber faisait partie du processus, que chaque échec n'était qu'une étape vers la réussite.
Mais ne croyez pas qu'une fois ce déclic trouvé, tout devient facile.
Le travail d'une voie est une véritable montagne russe émotionnelle. Certains jours, on a l'impression de progresser à chaque essai. D'autres, on n'arrive même plus à réussir la partie qui semblait facile la veille. On doute, on s'énerve, on se remet en question.
Et pourtant...
C'est aussi ce qui rend ce processus si passionnant.
Entre chaque essai, on échange des méthodes avec les copains, on les assure dans leurs propres projets, on partage leurs réussites comme leurs échecs. Entre chaque session, on pense déjà à la suivante. On organise son entraînement, son emploi du temps, sa récupération... Tout est pensé pour revenir un peu plus fort.
Puis est arrivé le premier vrai tournant.
Deux semaines avant la réussite, je tombe au bac final.
Si proche du but.
La frustration est immense.
J'ai envie de tout arrêter.
Mais encore une fois, les copains sont là.
"Ça fait partie du travail de voie. C'est maintenant que tu progresses. Reviens, ça va passer."
Alors je repars dans le processus. Je fixe une nouvelle date pour retourner à La Balme de Yenne. Entre-temps, un peu de force, un peu de récupération, et je serai prêt.
Du moins, c'est ce que je croyais.
Le lundi suivant... lumbago.
Dos complètement bloqué.
Le mardi, j'annule la sortie.
Nouveau coup au moral.
Trois jours de repos plus tard, je décide quand même de regrimper. Un contest est organisé à Climb Up. Les sensations sont plutôt bonnes, même si je sens encore une douleur.
Je propose malgré tout aux copains d'aller à La Balme le lendemain.
Douze heures plus tard, nous y sommes.
Avec le dos encore fragile, je n'ai aucune intention de faire un vrai essai dans mon projet. Je veux simplement entretenir la mémoire musculaire, car cela fait presque deux semaines que je n'ai pas touché la voie.
Je décide donc de monter tranquillement, en m'arrêtant à chaque dégaine.
Je dis à Océane :
"Bon... je vais sûrement demander 'sec' à peu près là."
Je pars.
J'arrive à l'endroit prévu...
...et je ne demande pas "sec".
Je continue.
Je ne sais même pas pourquoi.
Je passe le premier crux.
Je trouve un repos que je n'avais jamais réussi à utiliser.
J'arrive au deuxième crux.
Mon genou glisse dans la genouillère.
Mais les bras répondent encore.
Alors j'avance.
Je passe le troisième crux.
Je ne suis toujours pas au bout de mes forces.
Je décide de ne pas prendre le repos.
J'arrive enfin sous le bac final.
Celui où je suis déjà tombé.
Je pousse un cri.
Je me donne tout.
Ma main attrape le bac.
Je clippe le relais.
Et là...
Mon cerveau refuse d'y croire.
Je suis au relais.
Je viens d'enchaîner mon premier 8b+.
Le plus gros projet que je me sois jamais fixé.
Jamais je n'aurais imaginé réussir cette voie dans ces conditions : en pleine canicule, avec un dos encore douloureux et des sensations loin d'être parfaites.
En redescendant, je n'ai presque aucune réaction.
Je ne réalise pas.
Il me faudra près d'une heure pour comprendre ce qui vient de se passer.
Je viens de franchir une étape importante de ma vie de grimpeur.
Bien sûr, je me suis dépassé physiquement.
Mais surtout, je me suis dépassé mentalement.
J'ai appris à accepter les échecs, à traverser les moments de doute, à revenir malgré les obstacles.
Et, finalement, ce qui m'a permis de réussir n'a pas été d'y aller absolument pour enchaîner.
C'est d'y aller simplement pour prendre du plaisir.
À partir du moment où j'ai retiré toute la pression que je m'imposais depuis des années, tout est devenu plus fluide.
Comme si, finalement, le plus grand obstacle n'avait jamais été la voie...
...mais moi-même.
30 juin 2026 — Déclic 8b+ — La Balme de Yenne ✅
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